Luca Donnini's personal page
Julie Barranger

Cours cinéma réseau                                 
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Janvier 2008

Je souhaite faire découvrir le travail d'expérimentation photo de Luca Donnini, scénographe italien vivant et travaillant à Rome, et ayant commencé en 2006 une production de photos basée sur le découpage et collage de fragments de corps suivant un principe de construction en symétrie. Les photos sont présentées en chaîne, se fondant les unes dans les autres, se transformant sans cesse et sont ainsi montées  en vidéo, créant des visions à la lisière entre l'abstrait et le corporel.
Luca Donnini s'est littéralement concentré tel le zoom de l'appareil sur le médium photo, et est rentré au cœur de son sujet dans la chair de ses modèles à proprement parler. Cette série porte le nom de Carne, la chair en italien, et resti les restes.
D'une généreuse production de photos en gros plan sur des parties de corps humains : mains, doigts, cuisses, ventre, fesses, aisselles, et autres plis, bourrelets et renflements de chair, l'artiste a créé plusieurs courtes vidéos de quelques minutes chacune, toujours basées sur ce principe de fondu d'image dans une symétrie axiale.
Les images de corps morcelés s'interpénètrent et s'enchaînent à la manière du morphing, créant un incessant mouvement de transformation, et de métamorphose. Lucas Donnini présenta sa vidéo la plus aboutie accompagnée d'une musique composée par DJ Spooky au Palais des expositions de Rome en 2006. La musique sert alors de support rythmique à l'enchaînement des corps, se terminant sur une démultiplication de l'image pour aller jusqu'à la répétition d'un motif. Sur certains membres apparaissent des tatouages qui dansent  dans l'image, et se contractent, ajoutant une nouvelle histoire à fleur de peau à cette évolution inhumaine.
Le mix organique orchestré par l'artiste n'est pas sans rappeler les dessins et la poupée surréaliste d'Hans Bellmer.
Parfois abstraites souvent obscènes, ces images semblent nous faire naviguer dans le labyrinthe obsessionnel d'un artiste qui ne cache pas son goût pour le fétichisme ni sa fascination pour les milieux obscurs du sado masochisme et du cinéma porno.
Le jeu plastique qui s'instaure fait naître à partir de simples parcelles mises en miroir, des formes évocatrices rappelant des plis suggestifs, des béances évocatrices, des fentes offertes sans jamais montrer de véritables parties intimes d'anatomie humaine. La qualité de ce travail réside dans son pouvoir suggestif, à la lisière de l'inconscient érotique, jouant avec notre œil trop exercé à reconnaître et à dénoncer les agressives images de sexe cru qui le heurtent et le provoquent. Ici nous sommes presque victimes de cet œil voyeur qui croit pénétrer à l'intérieur de l'intimité de corps offerts, tandis qu'il ne s'agit que d'un pur effet d'hypnose. Déculpabilisés, mais désorientés, l'œil et l'esprit peuvent alors se laisser emporter dans ce voyage mental et psychédélique, alternant délectation et répulsion ! Il est question à la fois de désir dans ce travail mais aussi d 'émerveillement et de curiosité pour une anatomie maniable, et souple comme une pâte à modeler. Un jeu d'enfant un peu pervers qui démembre ses jouets à la manière des peluches d'Annette Messager, pour se constituer son propre bestiaire, son panthéon de formes douces et inquiétantes.
Ainsi du dédoublement d'une image, qui n'est pas sans rappeler les fractales, jaillit un sens nouveau qui dépasse et réconcilie le clivage entre l'extérieur du corps : son apparence, et son intériorité toute organique, avec sa vie propre et son auto régulation.
Ces vidéos attisent la curiosité de notre imaginaire, nous plongeant dans un monde de volumes charnels, d'où surgissent parfois de manière incongrue, un pied, une tête que l'on reconnaît immédiatement, et qui disparaissent à nouveau, noyés dans l'enchevêtrement des corps.
Chaque vidéo respecte une palette de carnation, allant de peaux roses et fines à des peaux mates, épaisses et dorées, jusqu'à des peaux noires.
Le creuset de Rome vivant et se construisant autour de ses ruines poétiques et démembrées, serait-il le terreau qui a fait naître cette reconstruction d'un corps mutant et hybride, issu de ruines de corps prélevées, découpées, décontextualisées, et finalement remaniées en un « sample » savoureux et monstrueux ?